À la recherche d’Eduardo : « Quand est-ce que papa va revenir à la maison? »

2 février 2023
|   The Rover
Finding Eduardo: When Will Dad Come Home?
Les enquêteurs se penchent à nouveau sur l'hypothèse qu’Eduardo Malpica ait été drogué le soir de sa disparition, alors que la famille continue à chercher des réponses.

Note : L’article original ici traduit a été publié le 2 février 2023.

Depuis, The Rover a publié d’autres articles sur la disparition d’Eduardo Malpica.

À la recherche d’Eduardo : « Quand est-ce que papa va revenir à la maison? »

Les enquêteurs se penchent à nouveau sur l’hypothèse qu’Eduardo Malpica ait été drogué le soir de sa disparition, alors que la famille continue à chercher des réponses.

TROIS-RIVIÈRES, QC – Un vent froid siffle dans la ville portuaire, recouvrant les quais et les maisons en rangée d’une fine couche de neige fondue.

À l’exception des travailleurs et travailleuses qui font leur quart de travail à l’usine Kruger, la plupart des gens du quartier de Chloé Dugas sont endormis dans leur lit. Mais pas elle. Depuis que son conjoint a disparu en novembre dernier, elle reste éveillée la plupart des nuits, ne sachant pas exactement ce qu’elle est censée faire.

L’autre jour, son fils de 4 ans a brandi une photo de son père et lui a chanté une chanson de Noël, demandant au Père Noël s’il pouvait lui ramener son père. Comment dire à un petit garçon que son père a disparu ? Comment expliquer à un enfant que l’homme dont la main était toujours là pour essuyer un nez qui coule ou changer une couche n’est plus là ? Un jour, il a passé la porte et n’est jamais revenu. Il n’a pas laissé de mot ou appelé. Il a tout simplement disparu.

Lorsque les pensées deviennent trop envahissantes, Chloé Dugas ouvre un livre et lit jusqu’à ce que son cerveau ne puisse plus assimiler les mots. En général, elle peut dormir quelques heures avant que Santiago ne se réveille et qu’une nouvelle journée ne commence.

Mais elle n’a jamais l’impression de vivre une nouvelle journée.

« Parfois, je me demande si je vis dans une autre dimension, dans un endroit où le temps s’est figé », raconte Chloé Dugas, dont le compagnon, Eduardo Malpica, est porté disparu depuis le 26 novembre 2022. « Rien ne semble réel, j’essaie d’obtenir des réponses, mais elles ne font qu’engendrer d’autres questions. Chaque fois que je pense que nous avons fait des progrès, c’est le retour à la case départ ».

Selon un expert, l’isolement de Chloé est malheureusement typique des cas de personnes disparues. Contrairement à ce qui se passe dans le cas d’un homicide, le gouvernement ne soutient pas les proches des personnes disparues. Chloé Dugas est donc en arrêt maladie de son emploi à Service Canada et essaie d’être une mère, un soutien et une défenseuse de son partenaire disparu. D’une manière ou d’une autre, elle n’a jamais l’impression d’en faire assez.

« Il n’y a pas de soutien psychologique, pas d’aide aux victimes parce que la police n’a pas déterminé qu’un crime a été commis », rappelle Andrée Champagne, coordinatrice du groupe de défense des droits des victimes AFPAD (Association des Familles de Personnes Assassinées ou Disparues).

« Dans les premiers jours, vous êtes inondés d’informations et, dans ce cas, la communauté se mobilise derrière vous pour rechercher votre proche. Mais les informations finissent par se raréfier et les gens reprennent le cours de leur vie. Mais vous, vous ne pouvez pas. Vous restez avec ce sentiment de culpabilité, comme si vous n’en aviez pas fait assez pour retrouver l’être aimé. Je ne suis pas sûre que cela disparaisse un jour ».

Il serait presque plus facile d’accepter la disparition d’Eduardo Malpica s’il avait vraiment abandonné sa famille comme le prétend la police.

Mais les preuves indiquent quelque chose de plus sombre. La dernière fois qu’Eduardo a été vu, c’était dans un bar du centre-ville de Trois-Rivières, où il a été battu et peut-être même drogué avant d’être sorti des lieux sans son manteau ni son portefeuille. La police surveille le compte bancaire, la boîte courriel et les comptes sur les réseaux sociaux de l’homme de 44 ans et n’a constaté aucune activité depuis la nuit de sa disparition.

Une source policière a déclaré à The Rover que les détectives réexaminent la théorie selon laquelle Eduardo Malpica aurait été drogué la nuit de sa disparition. La police a été informée de la possibilité qu’Eduardo ait été drogué au Café-Bar Zénob quelques heures seulement après que la nouvelle de sa disparition a été publiée sur les réseaux sociaux. Une femme qui se trouvait au Zénob et qui a vu Eduardo cette nuit-là a décrit en détail avoir été prise d’une vague de nausées, avoir trébuché dans la rue, s’être évanouie et s’être réveillée sur la banquette arrière de sa voiture.

Lorsqu’elle a appelé les policiers le 26 novembre et leur a raconté son histoire, elle pensait qu’ils rappelleraient pour organiser un entretien. Il a fallu attendre près de deux mois pour que cela se produise.

Que ce soit à cause d’un manque de personnel ou de la complexité d’une affaire de personne disparue, l’enquête a connu un certain nombre de problèmes dès le début.

Il a fallu plus de deux semaines pour que le nom, la photo et la description d’Eduardo Malpica figurent sur le bulletin des personnes disparues de la Sûreté du Québec. De plus, une unité canine appelée à quadriller le centre-ville de Trois-Rivières le 26 novembre a été annulée à la dernière minute.

« Ces premières 48 heures sont cruciales dans un cas d’homicide ou de personne disparue, il est donc normal de regarder en arrière et de se demander ce qui aurait pu être mieux fait », a déclaré Andrée Champagne. « Dans le cas de l’unité canine, c’est vraiment regrettable. Des dizaines de personnes de la communauté se sont portées volontaires pour rechercher M. Malpica dans les jours qui ont suivi sa disparition. C’est encourageant. Je n’ai jamais vu un tel niveau de solidarité se manifester aussi rapidement. Cela en dit long sur la communauté et sur la personne qui a disparu ».

« Mais le problème est que, quand vous avez tellement de personnes différentes qui se promènent dans la zone où M. Malpica a été vu pour la dernière fois, cela devient très difficile pour les chiens policiers de distinguer son odeur de celle des autres. Je pense donc que c’est la raison pour laquelle l’unité a été annulée », poursuit Mme Champagne.

Une source policière au fait de l’affaire a déclaré qu’il avait fallu des semaines aux enquêteurs pour donner suite à un témoignage d’une femme qui aurait possiblement aperçu Eduardo Malpica dans un bus entre Montréal et Ottawa. Une témoin a déclaré aux journalistes du Nouvelliste que, le 20 décembre, elle se trouvait dans un bus Orléans Express, assise près d’un homme parlant espagnol qui ressemblait à Eduardo Malpica. L’homme, a-t-elle dit, parlait tout seul et se comportait de manière si erratique qu’il a été expulsé du bus à un arrêt à Casselman, en Ontario.

La source policière a déclaré à The Rover qu’après avoir examiné le signalement de Casselman il y a quelques semaines, la police a confirmé que l’homme en question n’était pas Eduardo Malpica.

Ces erreurs semblent mineures par rapport au peu d’attention que les événements survenus au Café-Bar Zénob ont reçu jusqu’à récemment. Ce soir-là, Eduardo Malpica était au bar avec des collègues pour fêter un événement professionnel qu’il avait aidé à organiser. Après le départ de ses amis, Eduardo est resté et a continué à faire la fête. Puis, vers 2 heures du matin, tout a basculé.

Des témoins le décrivent comme étant à peine capable de se tenir debout et faisant des avances non désirées à une femme juste avant d’être attaqué par une demi-douzaine de personnes. Eduardo Malpica a ensuite été forcé de sortir, traîné sur le trottoir et aurait été menacé avec une hache.

Un passant a alors tenté de désamorcer la situation et de le raccompagner chez lui. Mais après avoir reçu tant de coups au corps et à la tête, Eduardo Malpica s’est montré agressif et a insisté sur le fait qu’il pouvait rentrer seul chez lui. Le passant est donc retourné au bar et a trouvé la police sur place, selon deux sources qui étaient présentes ce soir-là. Selon elles, les policiers semblaient penser qu’Eduardo pourrait rentrer seul chez lui.

Trois sources proches de l’enquête indiquent que la police de Trois-Rivières a d’abord minimisé l’attaque en la considérant comme une bagarre de bar typique. Mais lorsque les inspecteurs de la Sûreté du Québec (SQ) ont été appelés à participer à l’enquête, ils ont qualifié l’agression d’« extrêmement violente » et ont suggéré qu’elle pouvait être à caractère raciste. Bien qu’il parle et enseigne en français dans un collège de Trois-Rivières, Eduardo Malpica est d’origine latino-américaine. Plus tôt dans la soirée, un client agressif se serait approché de lui et lui aurait demandé « comment on dit t*pette en espagnol » alors qu’il était assis au bar.

La divergence d’interprétation de l’agression a pu provoquer des tensions entre les deux forces de police.

« Il y a eu un conflit d’égo entre la SQ et la police de Trois-Rivières », a déclaré une source qui n’est pas autorisée à parler publiquement de l’affaire. « Cela n’a pas aidé, mais ce sont des choses qui arrivent quand plusieurs services travaillent ensemble. »

Pendant les dernières minutes chaotiques où Eduardo Malpica se trouvait au bar, un autre événement étrange s’est produit.

Presque au même moment de l’agression contre Eduardo Malpica, une autre cliente du bar – que nous appellerons Susane – dit avoir ressenti une perte soudaine d’équilibre et s’être comportée de manière erratique. Bien qu’elle ait à peine bu ce soir-là, Susane ne se souvient guère de ce qui s’est passé ensuite, si ce n’est que ses ami·es l’ont trouvée et l’ont aidée à être en sécurité.

Elle jure que quelqu’un a dû glisser quelque chose dans son verre. Une autre source, qui n’a pas souhaité s’exprimer, a décrit des symptômes identiques à ceux de Susane et pense également qu’elle a été droguée.

Ce ne serait pas la première fois qu’une personne est droguée dans l’histoire récente de Trois-Rivières. Les bars du centre-ville, fréquentés par les étudiants et étudiantes des collèges et des universités, ont été le théâtre d’une série d’intoxications au GHB au début de l’année dernière. La situation s’est tellement détériorée que les propriétaires de bars ont dit à Radio-Canada qu’ils ont dû commencer à distribuer des couvercles en plastique pour les boissons des gens, à augmenter la sécurité et à alerter leur personnel pour qu’il soit à l’affût de tout comportement prédateur.

Il y a un peu plus de deux ans, « Amélie » a été droguée alors qu’elle se trouvait dans un bar du centre-ville avec des personnes qu’elle pensait être ses amis. Mais trois d’entre eux ont ensuite agressé la jeune femme dans un appartement voisin. Après avoir fui les lieux, elle s’est rendue à l’hôpital, a rempli un kit juridique d’agression sexuelle et a alerté la police. Elle raconte que le détective lui a dit qu’il serait pratiquement impossible de porter plainte contre son agresseur et qu’elle ne l’a donc pas fait. Ce n’est qu’après avoir pris connaissance de la disparition d’Eduardo Malpica qu’Amélie a décidé de déposer plainte.

Une étude suggère que les agressions par intoxication comme celle décrite par Amélie sont beaucoup plus fréquentes qu’on ne le pense. Une enquête menée en 2016 auprès de 6 000 étudiant·es de trois universités américaines a révélé que 7,8 % d’entre elleux ont déclaré avoir été drogué·es au moins une fois. Cela représente près de 500 cas sur trois campus. Mais comme dans les cas d’agression sexuelle, la plupart des victimes ne signalent pas lorsqu’elles soupçonnent avoir été droguées parce qu’elles sont gênées, qu’elles ont honte ou qu’elles pensent qu’elles ne seront pas prises au sérieux.

Un employé du Café-Bar Zénob a déclaré que les propriétaires prenaient cette affaire au sérieux et qu’ils coopéraient à l’enquête. L’employé a ajouté qu’il était « tout à fait possible » que quelqu’un ait mis quelque chose dans la boisson d’Eduardo Malpica, mais que le bar serait intervenu immédiatement s’il avait vu quoique ce soit d’anormal.

À la recherche d’Eduardo : « Quand est-ce que papa va revenir à la maison? »

Après plus de deux mois à attendre des nouvelles de son conjoint, Chloé Dugas commence à mettre de l’ordre dans ses affaires.

Elle a appelé son opérateur de téléphone cellulaire pour résilier son forfait et a alerté la banque émettrice de la carte de crédit de la disparition d’Eduardo. Il y a quelques semaines, elle rendait une pile de livres de bibliothèque en retard et arrangeait la suite des choses avec le collège où Eduardo enseignait la sociologie.

« Ce sont les petites choses concrètes que vous devez faire lorsque quelqu’un disparaît », raconte Chloé Dugas. « C’est vraiment difficile. Cela rend la situation encore plus réelle. »

Il fut un temps où Chloé espérait pouvoir reprendre le travail et cesser d’errer dans sa maison vide toute la journée, mais elle se rend compte qu’elle n’est peut-être pas prête pour tout cela. Pendant que son fils est à l’école, elle fait donc ce qu’elle peut pour que la disparition d’Eduardo ne tombe pas dans l’oubli. Lorsque son garçon est à la maison et qu’il demande des nouvelles de son père, elle essaie de le rassurer et de l’aider à naviguer la situation.

La plupart du temps, l’absence d’Eduardo Malpica plane sur le foyer comme un trou noir. Lors de ma visite le mois dernier, Chloé Dugas m’a fait entrer dans son bureau, qui, selon elle, reflète bien l’homme qu’est Eduardo. L’espace est un beau désordre ; un exemplaire usé de De la division du travail social de Durkheim se trouve à côté d’une biographie du footballeur argentin Lionel Messi. Dans le coin le plus éloigné, une pile de travaux d’étudiant·es n’a pas été corrigée et se trouve à côté d’une pile de travaux à moitié terminés. Il est impossible de traverser la pièce sans éviter un monticule de livres ou de revues tachées de café.

« Comme vous pouvez le constater, il aime lire et il est passionné de soccer », raconte Chloé.

Dans la pièce voisine, les Lego de Santiago sont éparpillés sur la moquette en scènes parfaitement agencées ; un camion de pompiers est judicieusement garé à côté d’un dragon crachant du feu. Des chevaliers en armure se tiennent prêts à être déployés près du bouclier et de l’épée en plastique du garçon. J’ai imaginé le père et le fils jouant, donnant des voix aux petits bonshommes en plastique et imaginant des scénarios ensemble dans la pièce éclairée par le soleil.

Puis j’ai imaginé le silence d’une autre nuit froide sans Eduardo Malpica.

« C’est une période très déroutante », se confie Chloé Dugas. « Je ne perds pas espoir. Je suis juste vraiment perdue, dans ma propre maison, dans mon propre corps, dans mon propre esprit. »

Source : The Rover

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