Retrouver Eduardo

14 janvier 2023
|   The Rover
Chloé Dugas. PHOTO : Chris Curtis
Un père de 44 ans est porté disparu à Trois-Rivières après avoir été battu et menacé à l’extérieur d’un bar.

Note : L’article original ici traduit a été publié le 14 janvier 2023.

Depuis, The Rover a publié d’autres articles sur la disparition d’Eduardo Malpica.

Retrouver Eduardo

Chloé Dugas garde une bougie allumée pour son conjoint Eduardo, disparu depuis 51 jours. PHOTO : Chris Curtis
Chloé Dugas garde une bougie allumée pour son conjoint Eduardo, disparu depuis 51 jours. PHOTO : Chris Curtis

Un père de 44 ans est porté disparu à Trois-Rivières après avoir été battu et menacé à l’extérieur d’un bar.

TROIS-RIVIÈRES, QC — Eduardo Malpica avait l’habitude de veiller la nuit sur le berceau de son fils pour s’assurer qu’il respirait toujours.

C’est le genre d’angoisse qui peut s’emparer de tout nouveau parent. Mais Chloé Dugas, la conjointe d’Eduardo, raconte que ce dernier a écouté la respiration de leur garçon chaque nuit pendant des années. Chaque rhume, chaque toux ou le moindre genou écorché était une source de grande inquiétude pour lui. Et à mesure que leur fils grandissait, Eduardo est toujours resté aussi attentionné.

« Parfois, je me réveillais la nuit et son côté du lit était vide », raconte sa conjointe. « Alors je traversais la maison et je le trouvais dans la chambre de Santiago, en train de bercer notre bébé dans ses bras ».

C’est d’ailleurs parlant que la dernière fois qu’elle a vu Eduardo, il emmenait leur fils Santiago à l’école.

C’était leur routine. Chaque matin, il sortait leur garçon du lit, il lui préparait son déjeuner, lui enfilait ses bottes et ils partaient ensemble pour l’école. Comme tous les matins, Chloé, qui travaille de la maison, les a salués d’un geste de la main le 25 novembre. Santiago s’est rendu à l’école ce jour-là, mais Eduardo n’est jamais rentré à la maison depuis.

C’était il y a 51 jours1.

La disparition d’Eduardo Malpica a déconcerté les enquêteurs de sa ville d’adoption, Trois-Rivières, et ceux de la Sûreté du Québec en charge des cas de disparition. Leur théorie – qu’il aurait volontairement abandonné sa conjointe et leur fils de 4 ans – est inconcevable pour Chloé Dugas et ses proches.

L’homme de 44 ans venait de décrocher son « emploi de rêve », en tant qu’enseignant dans un collège de Trois-Rivières, une ville portuaire située à mi-chemin entre Montréal et Québec. L’année dernière, le couple a quitté un appartement mal éclairé du sud-ouest de Montréal pour s’installer dans une maison à deux étages, à quelques pas du bord de l’eau à Trois-Rivières. Après avoir vécu pendant des années dans l’incertitude du marché locatif montréalais, la famille semblait enfin pouvoir s’installer et commencer une nouvelle vie ensemble.

Le soir de sa disparition, Eduardo est sorti avec des collègues après avoir assisté à une conférence dans un musée du centre-ville. Environ une demi-douzaine d’entre eux se sont rendus au Café-Bar Zénob. C’est là que tout a basculé.

La dernière fois qu’Eduardo a été vu, c’était à l’extérieur du Zénob, où une demi-douzaine d’hommes l’entourait et le rouait de coups, alors qu’il n’arrivait pas à se tenir debout. À ce moment-là, tous ses collègues avaient déjà quitté le bar, et Eduardo était seul. Lorsqu’ils ont arrêté de le frapper, les agresseurs l’ont traîné sur le trottoir froid jusqu’à l’autre côté de la rue.

C’est à ce moment-là qu’un homme est allé dans son véhicule et qu’il aurait sorti une hache pour menacer Eduardo. Dans l’article du journal Le Nouvelliste, qui a fait un travail d’enquête remarquable dans cette affaire de disparition, on décrit un homme brandissant une hache alors que des personnes tiraient Eduardo par le collet. L’homme en question aurait ensuite quitté les lieux dans un VUS blanc.

À ce moment-là, Eduardo pouvait à peine marcher et il était tellement perturbé qu’il ne parlait plus qu’en espagnol, bien qu’il parle parfaitement et couramment le français. Tout au long de cette agression brutale, qui a duré plusieurs minutes, personne au bar n’a pensé à appeler la police ou une ambulance. Au lieu de ça, c’est un client qui a essayé de le raccompagner chez lui, mais il est retourné au bar lorsqu’Eduardo est devenu agressif.

N’ayant pas les outils et connaissances nécessaires pour s’occuper d’une personne en aussi grande détresse, l’homme a laissé Eduardo quitter dans la nuit glaciale sans manteau d’hiver ni portefeuille.

On pourrait penser que l’attaque – qui a été filmée en grande partie par les caméras de sécurité du bar – serait au cœur de l’enquête sur la disparition d’Eduardo Malpica.

La police croit cependant qu’après 2 heures du matin, Eduardo a décidé de quitter sa conjointe, d’abandonner son enfant et de se mettre en route vers l’ouest, en direction de Montréal. Que ce soit par sentiment de culpabilité, de honte, à cause d’un choc post-traumatique ou un épisode de psychose, la police affirme qu’il a volontairement quitté sa famille peu de temps après avoir été battu et frappé à la tête à maintes reprises.

« J’ai du mal à croire ça », affirme Charles Fontaine, qui était avec Eduardo cette soirée-là. « Quand j’ai quitté le bar, juste avant minuit, il était lucide et heureux. Il parlait aussi clairement que vous et moi. Et, à ma connaissance, tout allait bien dans sa vie. Pourquoi se serait-il enfui comme ça? »

« D’après ce qu’on m’a décrit, il était mou et incohérent. Ce n’est pas impossible de penser qu’il a été drogué. Ce genre de chose, ça arrive dans les bars partout au Québec. Mais on dirait que ça n’intéresse personne. Ça donne l’impression que les enquêteurs ont une théorie et qu’ils s’y accrochent coûte que coûte. »

Pour Chloé Dugas, il est également difficile d’adhérer à la théorie de la disparition volontaire.

« Je ne dis pas que ce n’est pas une possibilité, mais ça ne ressemble en rien à son comportement habituel », rappelle-t-elle. « La police surveille les activités sur son compte bancaire et il ne l’a pas utilisé depuis cette nuit-là. Il ne s’est pas connecté à son courriel ni à aucun de ses comptes de médias sociaux. Personne ne semble l’avoir vu à la gare d’autobus en train de quitter la ville. Alors où est-il allé ? »

« Eduardo, ce n’est pas MacGyver, ce n’est pas le genre de personne qui peut disparaître et commencer une nouvelle vie. Il peut à peine planter un clou dans un mur. Chaque fois qu’on assemble des meubles ensemble, c’est un désastre. Je ne peux pas imaginer qu’il ait les capacités de survie nécessaires pour réussir à vivre dans la rue pendant des mois sans se faire remarquer. »

Chloé Dugas. PHOTO : Chris Curtis
Chloé Dugas. PHOTO : Chris Curtis

Lorsque j’ai visité le Café-Bar Zénob mercredi2, un homme qui s’est présenté comme le propriétaire s’est montré surprenamment peu coopératif. Après avoir refusé de commenter la situation, il a déclaré ceci : « Le bar n’a rien à se reprocher. Il [Eduardo] a peut-être quelque chose à se reprocher, mais pas nous ».

Plusieurs sources interrogées par les enquêteurs de Trois-Rivières affirment que la banalisation de l’attaque au bar est un élément récurrent dans l’enquête de la police locale. Un homme, qui a rencontré les enquêteurs de Trois-Rivières et ceux de la SQ en charge des cas de disparition, affirme que les policiers locaux et la police provinciale ne s’entendent pas sur la question.

« Les policiers de Trois-Rivières décrivent ce qui est arrivé à Eduardo comme « une simple bagarre, quelque chose qui arrive tout le temps ». Mais toutes les personnes qui ont vu les images des caméras de sécurité vous diraient que c’était une attaque extrêmement violente », confie la source, qui a souhaité rester anonyme. « La SQ dit que ce qu’ils ont vu sur les images de sécurité et ce qui leur a été décrit par les témoins était une attaque violente. Je ne suis pas le seul à avoir remarqué cette incohérence. »

À tout cela, s’ajoute la question du racisme.

Eduardo et une demi-douzaine de collègues étaient au bar ce soir-là pour célébrer une conférence sur les droits internationaux du travail qu’ils avaient organisée. Après la conférence, ils se sont rendus au Zénob, un bar de sous-sol fréquenté par des étudiant·es et professeur·es de l’université locale. Charles Fontaine raconte qu’alors qu’il commandait un verre, il a vu un homme s’approcher d’Eduardo et lui demander « comment on dit t*pette en espagnol? ».

Eduardo, qui a la peau foncée, est arrivé au Canada il y a plus de 30 ans avec sa famille en provenance du Pérou.

« Il a dit qu’il avait déjà vécu ce genre de choses auparavant, mais on pouvait voir que ça l’avait dérangé », raconte Charles. « Je ne dis pas qu’il a été victime d’une attaque raciste, mais c’est un détail de cette soirée-là que je ne peux pas oublier ».

J’ai demandé à Charles ce que le propriétaire du bar voulait dire lorsqu’il m’a dit qu’Eduardo avait peut-être quelque chose à se reprocher.

« Je n’étais pas là quand c’est arrivé, mais je crois comprendre qu’il faisait des avances non désirées à une femme dans le bar », raconte Charles Fontaine. « Je ne dis pas qu’il n’a pas fait ça et je ne dis pas que ce genre de chose est acceptable, mais si c’est arrivé, on gère ça comme des adultes. On ne bat pas quelqu’un sans pitié pour ensuite le jeter à la rue. »

Chloé Dugas est au courant de ces allégations et, bien qu’elle affirme que cela ne correspondrait pas au comportement de son conjoint, elle ne les écarte pas pour autant.

« Les enquêteurs m’ont dit qu’il avait les “mains baladeuses” cette soirée-là », raconte-t-elle. « Je ne sais pas si ça veut dire qu’il a touché le bras de quelqu’un, ses fesses ou ses seins. Et je ne dis pas que ce n’est pas arrivé. Les gens peuvent faire des choses atroces quand ils sont intoxiqués. J’ai déjà été dans des relations toxiques avec des hommes, mais Eduardo n’a jamais été comme ça. Ce n’est pas un buveur et la seule fois qu’il a fumé du pot, il a appelé le 911 parce qu’il faisait une crise de panique. »

« Mais s’il a harcelé une femme, je ne pense pas du tout que ça ait été bien géré. ».

À l’extérieur du Zénob, au centre-ville de Trois-Rivières. PHOTO : Chris Curtis
À l’extérieur du Zénob, au centre-ville de Trois-Rivières. PHOTO : Chris Curtis

Le collègue d’Eduardo, Steven Roy Cullen, affirme que si son ami a été déplacé, il était de la responsabilité du bar d’agir en conséquence.

« S’il a harcelé une femme, ils auraient vraiment dû appeler la police ou trouver un meilleur moyen de gérer la situation », affirme son collègue, qui était au musée avec Eduardo cette soirée-là. « Ce qu’il ne faut pas faire, c’est laisser des gens qui ont bu s’en occuper eux-mêmes. Ce qu’il ne faut pas faire, c’est laisser des gens battre quelqu’un et le traîner dans la rue. »

« Ils ont envoyé quelqu’un pour le raccompagner chez lui, mais il est clair que la situation avait déjà dégénéré à ce moment-là. Je ne blâme pas la personne qui l’a accompagné, mais c’était une énorme erreur de jugement de la part du bar. »

Eduardo Malpica. PHOTO : Courtoisie.
Eduardo Malpica. PHOTO : Courtoisie.

Le cœur de la thèse de la police – qu’Eduardo aurait volontairement quitté Trois-Rivières – repose sur le témoignage d’un témoin qui dit l’avoir vu dans un parc du centre-ville le lendemain matin de l’attaque.

Selon une source près de l’enquête, la femme, qui fait du bénévolat auprès des personnes en situation d’itinérance de Trois-Rivières le samedi matin, a dit aux enquêteurs qu’elle avait été abordée par un homme correspondant à la description d’Eduardo. Il se serait immédiatement confié à elle.

« Apparemment, il aurait dit à la femme qu’il avait honte de lui-même, qu’il avait gâché sa vie et qu’il allait vers l’ouest pour tout recommencer », s’est confié la source. « C’est une chose extrêmement rare, dans ce genre d’enquête, d’avoir une observation aussi détaillée et si près de la disparition ».

Depuis, il y a eu un autre signalement d’une personne correspondant à la description d’Eduardo.

Lors d’un incident survenu le 20 décembre, une personne ressemblant à Eduardo a été vue dans un bus en direction d’Ottawa, selon un article du Nouvelliste. Une témoin a raconté que l’homme en question marmonnait avec lui-même en espagnol et faisait un doigt d’honneur à quelqu’un qui n’était pas vraiment là. Alors que son comportement devenait de plus en plus agité au fil du trajet, l’homme a été expulsé du bus à Casselman, en Ontario, un village agricole situé près de l’autoroute 417.

L’article du Nouvelliste ne précise pas si cette information a fait l’objet d’une enquête approfondie par la police du Québec ou de l’Ontario.

Une autre théorie veut qu’Eduardo se soit retrouvé dans les rues de Montréal. Quatre travailleurs de rue contactés par The Rover affirment ne l’avoir jamais vu. La photo d’Eduardo est affichée depuis des semaines aux portes d’un refuge géré par la Mission Bon Accueil, mais personne ne l’a vu jusqu’à présent.

S’il y a une lueur d’espoir dans tout cela, c’est la solidarité dont les nouveaux voisins de Chloé Dugas ont fait preuve envers sa famille. Dès le début, des volontaires ont aidé à fouiller chaque ruelle, chaque recoin et terrain vague de la ville portuaire. Sa photo est affichée dans tout le centre-ville. Et à l’extérieur du Zénob, une bougie est allumée pour Eduardo.

Mais pour Chloé, les jours sont de plus en plus difficiles.

« Hier, mon fils m’a demandé s’ils avaient mis papa dans les poubelles », nous confie-t-elle, visiblement ébranlée. « Comment dire à un enfant de 4 ans que son père a disparu ? Rien ne semble réel en ce moment. Je peux faire toutes les tâches ménagères que j’ai à faire, je peux faire les commissions, cuisiner et m’occuper de notre fils, mais il y a des moments où je me sens tellement perdue. Parce que rien n’a de sens dans tout ça. Je veux avoir tort, je veux qu’il aille bien quelque part, qu’il reprenne ses esprits et qu’il revienne vers nous.

Mais à chaque jour qui passe, c’est de plus en plus difficile à imaginer. »

Source : The Rover

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